Selon
les légendes taoïstes, dans l’ancien temps, les animaux pouvaient communiquer
entre eux et même avec l’homme, par un langage commun.
Il
était une fois, à la lisière d’une forêt tropicale, au centre du
Viet Nam où vivait une faune typique du terroir, des tigres. Ils
avaient, de réputation, un caractère difficile, mais ils étaient
justes, et on les nommait Seigneurs de la jungle, ou plus familièrement
« Õng Oop ».
Suivant
en cela son habitude quotidienne, le grand Seigneur, le grand Chef,
majestueux, se promenait nonchalamment au bord de la forêt, pour
prendre le soleil matinal et admirer la verte campagne paisible
sous ces premiers rayons du soleil, terrain faisant suite à la forêt
et où les hommes cultivent leur riz.
Il
remarqua ainsi un attelage : l’homme labourait la terre avec son
buffle d’une peau noire aux poils clairsemés et aux belles cornes
en arcs de cercles sur le front. L’animal paraissait docile et soumis,
il exécutait patiemment les ordres donnés par le petit homme qui
le suivait, lui fouettant d’une main, parfois énergiquement, l’arrière
train pour lui intimer ses ordres et tirant fébrilement de l’autre
sur une rêne pour le diriger.

Le
tigre observa longuement cette scène car il ne comprenait pas l’attitude
inamicale du petit homme envers le brave buffle qui travaille si
dur pour lui, les sabots dans la boue et de l’eau jusqu’aux genoux,
la sueur qui lui coule sur la peau noire qui en brille sous ce soleil
de plomb. Et tout cela pour aider l’homme à cultiver son riz pour
se nourrir, alors que lui, buffle, ne mange que de l’herbe sauvage.
Au lieu de remercier son buffle, de l’encourager, de lui témoigner
gratitude, l’homme le domine, le harcèle, le frappe. Ce spectacle
toucha profondément l’esprit de justice du Seigneur de la jungle
qui attendit la pause de midi.
L’homme
libéra le buffle de la charrue et le laissa paître librement aux
bords de la rizière garnis de délicieuses mauvaises herbes sauvages,
puis s’installa à l’ombre d’un ficus pour grignoter son maigre repas
composé de riz cuit et de poisson au caramel à la citronnelle, le
tout enveloppé dans une feuille de bananier.
En
suivant les bords herbeux de la rizière, le buffle s’éloigna de
son maître et le Seigneur de la jungle le suivit prudemment. A un
moment donné, jugeant que le buffle est assez distant du petit homme,
le tigre l’interpella : « Pourquoi toi, si robuste, si fort, même
moi je ne peux égaler ta force, pourquoi obéis-tu sans broncher
aux ordres et aux coups du petit homme ? »
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Sans même relever
la tête, tout en mangeant les mauvaises herbes sauvages, le buffle répondit :
« Il est tout petit, sans grande force physique, mais il a une intelligence
que nous n’avons pas, et il vaut mieux l’écouter. » « Qu’est-ce une
intelligence ? » demanda le tigre. « Va lui demander » répliqua le buffle
en mâchouillant sa pitance.
Sur ces mots,
le tigre partit d’un pas léger et l’air rêveur vers le petit homme.
Apercevant le tigre se dirigeant droit vers lui, le petit homme se mit
à trembler de tous ses membres. Le tigre le rassura aussitôt d’un ton
amical : « N’aie pas peur, je ne viens pas pour te manger. A moins que
tu ne répondes pas à mes questions, alors je pourrais me fâcher et être
méchant ! »
« Mon Seigneur,
je vous en prie, posez-moi toutes les questions que vous voudrez, je
m’efforcerai de vous satisfaire » balbutia le petit homme. « On m’a
dit que tu as une intelligence, j’aimerais la voir, veux-tu me la montrer ? »
reprit le tigre. « Ah, s’exclama le paysan, je ne le peux pas pour le
moment, car mon intelligence étant très précieuse, je l’ai déposée dans
un coffre chez moi, de peur de la perdre. Mais si vous insistez, permettez-moi
de rentrer chez moi, et je vous l’amènerai ici pour vous la montrer. »
« Bien, je t’attends, mais fais vite » concéda le tigre. Mais en voyant
l’air inquiet du paysan qui semblait hésiter à quitter les lieux, il
lui en demanda la raison.
« Je suis inquiet
pour mon buffle car pendant mon absence vous pourriez le manger » lui
avoua le paysan. « Tu as ma parole, répondit le tigre, je ne toucherai
pas à un poil de ton buffle. Va ! » « Pour me rassurer, lui demanda
le petit homme presque suppliant, accepteriez-vous que je vous ligote
à cet arbre pendant mon absence ? Qu’en pensez-vous ? » Le tigre acquiesça,
et l’agriculteur le ligota soigneusement au tronc de l’arbre. Une fois
le tigre bien ficelé et immobilisé, le paysan prit rapidement son grand
fouet et lacéra le tigre de la tête aux pieds en lui criant violemment :
« Voilà mon intelligence ! » Il s’acharna alors sur le tigre, ce qui
laissa de profondes traces zébrées sur sa belle robe.
Une fois calmé,
le paysan abandonna le tigre inanimé et toujours ficelé au tronc de
l’arbre, reprit son buffle et retourna lentement chez lui. Le lendemain,
de retour à son champ, le petit homme constata la disparition du félin.
L’homme eut évidemment peur que le tigre ne se venge un de ces jours,
et c’est ainsi que l’homme a une peur instinctive du tigre. Tandis que
depuis cette aventure le tigre ne supporte plus la vue de l’homme sans
grogner pour exprimer sa colère et sa méfiance à son égard.
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